Est-ce vraiment Gutenberg qui a inventé l’imprimerie ?


Le savoir populaire attribue l’invention de l’imprimerie à Johannes Gutenberg.

Comme ça.

La réalité est que, comme tant d’autres grandes inventions de l’humanité, l’imprimerie telle que nous la connaissons aujourd’hui est le résultat d’un processus d’innovation continue, plutôt qu’une invention unique. Les technologies d’impression de nos jours ont peu à voir avec le travail de Gutenberg et de ses prédécesseurs. Mais faisons un pas à la fois…

L’imprimerie : une définition

 

L’imprimerie est tout moyen mécanique de reproduction de textes en série
au moyen de l’utilisation de caractères mobiles.
Source : https://historiaybiografias.com/la_imprenta/

 

Alors, d’après cette définition… qui a inventé l’imprimerie ?

Gutenberg a-t-il inventé la reproduction en série ?

Non… déjà dans la dynastie Han (206 avant le Christ – 220 après le Christ), les artisans chinois reproduisaient sur toile des illustrations gravées sur des blocs en bois. Ultérieurement, autour du VIIe siècle après le Christ, le papier est devenu le support d’impression le plus répandu. Cette technique, connue sous le nom de Xylographie, permettait en effet la reproduction en série de dessins chinois et de caractères idéographiques (textes), mais elle exigeait un travail laborieux, celui de graver une nouvelle plaque en bois pour chaque nouvelle illustration ou texte à reproduire (tout changement rendait nécessaire la modification de toute la plaque). La première oeuvre imprimée au moyen de la xylographie que nous connaissons est le Sutra du Diamant, datant de 868 après le Christ, pendant la dynastie Tang.

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Sutra du Diamant

Mais les caractères mobiles, l’idée brillante qui permettra d’imprimer en série de manière beaucoup plus rapide et efficace, devront encore attendre quelques siècles.

Gutenberg a-t-il inventé les caractères mobiles ?

Les caractères mobiles sont des pièces métalliques en forme de prisme avec un caractère ou un symbole en relief sur un côté. En appliquant de l’encre sur ce relief et en le mettant en contact avec un matériel tel que le papier, il est possible de transmettre l’image du caractère de la pièce au papier. Ce qui fait que cette invention représente un progrès par rapport aux blocs gravés en bois (xylograhie), est le fait qu’à partir de quelques pièces différentes (autant de lettres que de symboles), on peut obtenir (composer) toute page de texte. S’il y a des changements, il suffit de changer les lettres affectées, il ne faut pas graver un nouveau bloc.

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Gutenberg a-t-il inventé les caractères mobiles ?

Non… l’invention des caractères mobiles est attribuée au calligraphe chinois Bi Sheng, qui d’abord a utilisé l’argile pour créer 3.000 des caractères les plus habituels de la langue chinoise. Ultérieurement Bi Sheng a remplacé l’argile par le bois et après par la porcelaine, plus résistants. Quelques années plus tard les travaux de Bi Sheng ont été améliorés par Wang Zhen, qui a confectionné un curieux système qu’incluait l’utilisation de deux tables tournantes pour la sélection des caractères.

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Système de Wang Zhen : Organisation des caractères mobiles dans des boîtes tournantes.

Cependant, aucun des matériaux utilisés ne permettait la reproduction de grands tirages sans rupture ou détérioration. L’étape suivante de ce processus technologique était évidente : les caractères mobiles en métal. Nous trouvons dans la bibliographie sur le sujet des références constantes à Gutenberg en tant qu’inventeur des caractères mobiles en métal mais…

Gutenberg a-t-il inventé les caractères mobiles en métal ?

Mais non… les premiers essais avec les caractères mobiles en métal (en étain) sont aussi attribués à Wang Zhen, mais ils n’ont pas réussi. La première imprimerie à utiliser largement les caractères mobiles en métal a été développée en Corée au 13e siècle sous l’impulsion du ministre Cheo Yun-Ui. Le premier ouvrage produit avec cette technologie a été le  » Sangjeong yemun  » (Précis des rites), publié par Cheo Yun-Ui et 16 autres érudits entre 1234 et 1241. Toutefois, le premier livre imprimé au moyen de caractères mobiles en métal qui a survécu n’est pas celui-ci ni “ Le Missel de Constance ” imprimée par Gutenberg l’année 1449, mais celui que l’on appelle le “ Jikji “, nom abrégé d’un document bouddhiste coréen dont le titre complet est  » L’anthologie par le moine Baegun des enseignements des grands prêtres sur l’identification de l’esprit de Bouddha par la pratique de Seon « . Ce livre fut imprimé en 1377, c’est-à-dire, 72 années avant que “ Le Missel de Constance ”, premier livre imprimé européen !

L’année 2001 la société UNESCO a déclaré le Jikji comme étant le plus ancien ouvrage imprimé au moyen des caractères mobiles en métal et l’a inscrit sur son registre “ Mémoire du monde ”.

Cette vidéo parle de celui-là (en anglais) :

 

Alors, pourquoi Gutenberg est-il toujours crédité d’avoir inventé l’imprimerie ?

Les contributions de Johannes Gutenberg incluent le plomb, l’antimoine et l’alliage d’étain utilisés dans la production des caractères mobiles, un alliage qui a été utilisé dans les imprimeries jusqu’à nos jours, ainsi que l’adaptation des presses à raisin existants à l’époque, les perfectionnant comme presses d’imprimerie.

Nous ne savons pas si Gutenberg connaissait bien les techniques utilisées par les imprimeurs coréens. Que ce soit ou non, la technologie développée par Gutenberg, il comprenait une série d’innovations qui ont permis de diffuser la culture écrite par l’Europe à une vitesse jamais connue auparavant. Il n’est pas faux de dire que les œuvres de Gutenberg représentent un jalon dans l’évolution culturelle de l’humanité… mais il n’a pas été le premier à inventer les caractères mobiles, pas même les caractères mobiles en métal.

La réalité est que l’imprimerie ne doit pas être considérée comme une “ invention ” mais, comme nous l’avons dit au début, une série continue de développements technologiques, prolongés dans le temps et dans l’espace, qui ont pour idée de base la reproduction mécanique de textes et d’images. En fait, les techniques d’impression offset modernes et impression numérique n’ont pas grand-chose en commun avec les premiers développements.

Ainsi, aujourd’hui, seulement l’ignorance (ou l’eurocentrisme, dont nous ne faisons que commencer à nous libérer) explique pourquoi Gutenberg est encore considéré l’inventeur de l’imprimerie.

Est-ce vraiment Gutenberg qui a inventé l’imprimerie ?
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